L’agriculture aujourd’hui

 

Nous savons depuis 10 000 ans environ que « l’Agriculture est l’art le plus indispensable à l’humanité » ; nous avons appris vers l’an 1600  que « Labourage et pâturage sont les deux mamelles dont la France est alimentée …» ; plus récemment, en 1856, dans son « Nouveau catéchisme agricole » petit ouvrage distribué dans les écoles rurales, M PUILLE D. (d’Amiens), nous rappelle que   « Les progrès de l’Agriculture doivent être un des objets de notre constante sollicitude, car de son amélioration ou de son déclin date la prospérité ou la décadence des empires ».

Forts de ces adages,nous sommes convaincus du rôle primordial joué par l’Agriculture qui assure depuis longtemps, une fonction économique de production de biens et services, soutenant la création d’emplois ruraux, une fonction sociale d’occupation du territoire, d’animation du monde rural et de transmission d’un patrimoine culturel spécifique, une fonction écologique de protection de l’environnement et de gestion de l’espace rural. Cette agriculture que nous souhaitons pérenne, durable pour utiliser une expression à la mode,  s’appuie, jusqu’alors, essentiellement sur les cellules de base que sont les exploitations agricoles, et donner un contenu concret au concept de développement durable en agriculture c’est garantir la durabilité de ces exploitations qui doivent rester « viables, vivables, transmissibles et  reproductibles». Or chaque semaine en France plus de 200 exploitations disparaissent. Et cela n’est pas terminé, en effet, par de savants calculs, économiques cela va de soi, on nous affirme, en s’appuyant sur la Surface Agricole Utile et sur les différentes Unités de Dimension Economique, qu’il n’y a de place que pour 350 000 exploitations en France ; elles sont aujourd’hui environ 660 000..(30 ans)

L’Agriculture est depuis longtemps en crise permanente, et l’on sait que la crise chronique d’une activité révèle souvent son caractère non durable. Contrairement à ce qu’affirment encore certains, cette crise relève moins de facteurs climatiques et de contraintes écologiques que « des spéculateurs et des marchands » (E. Reclus au début du 20ème siècle) et des politiques choisies.Depuis plus d’un siècle les politiques agricoles proposées ont mené à la situation  que l’on connaît aujourd’hui.

           Dès la fin du 19ème siècle tout est prêt pour mettre en place une « élite rurale ». Les campagnes françaises sont piégées dans un système d’encadrement géré par les agronomes-chimistes « Notre agriculture n’arrivera à tout son développement que guidée, conseillée par la science ……. telle est la devise du savant qui se voue aux études agronomiques »(PP Déhérain 1874 Ann. Agron.).

Toutes les bases du développement d’une agriculture intensive sont déjà jetées à cette époque et c’est au cours de cette période que le paysan a été disqualifié et que l’agronome a été intronisé.

Plus tard le destin de l’agriculture française et de la paysannerie se résume dans le rapport « Rueff-Armand » remis au chef de l’Etat en 1958, « … le mécanisme des prix ne remplira son office dans le secteur agricole, qu’en infligeant aux agriculteurs, presque en permanence, un niveau de vie sensiblement inférieur à celui des autres catégories de travailleurs ». Les paysans sont obligés de quitter la terre.

Enfin le coup de grâce est donné aujourd’hui par les laudateurs de la compétitivité qui déclarent que « la libéralisation des échanges est la seule solution » (P Lamy 2008) ; ils sont suivis dans cette dérive par certains syndicats agricoles et lobbies qui appellent de leurs vœux la poursuite de ce système, malgré les nombreux signes d’échec et ses effets délétères.

En effet, l’agriculture conventionnelle à l’origine de grands progrès au cours du 20ème siècle -  il n’est pas d’actualité de les nier (en 1870 un agriculteur alimentait 5 personnes, 100 ans après il en nourrit 47, ….) -  permet d’obtenir de hauts rendements (en baissant, toutefois la productivité), mais on peut affirmer que les agriculteurs ont payé et paient encore le prix fort cette modernisation (baisse des revenus, santé…...) et que cette politique se fait au détriment de l’environnement et génère des problèmes sanitaires (vache folle, fièvre aphteuse, grippe aviaire, grippe porcine…..).

L’agriculture est devenue aujourd’hui un  « mégasystème technologique » comme le nucléaire ou encore la médecine où seule l’Economie compte. L’art de cultiver le sol devient l’art de faire des profits. C’est ce que favorisent les politiques agricoles mises en œuvre depuis 1960 en encourageant le développement de l’agriculture productiviste et en voulant le décalage entre coût de production et prix de vente afin de stimuler la concurrence et d’éjecter les moins performants. Peu à peu l’Agriculture a perdu de vue ses fondements écologiques pour mettre l’accent sur le seul facteur production, ce qui l’amène de toute évidence vers des impasses écologiques et sociétales insupportables pour l’homme et la nature. Entrainé dans la spirale sans fin d’une compétitivité qui fascine les lobbies et certains syndicats agricoles, l’agriculteur est depuis le début roulé dans la farine et demain peut-être, mais cela n’est guère souhaitable, dans la farine de plantes génétiquement modifiées, miroirs aux alouettes.

Le monde rural est donc la première victime prévue de ce système appliqué à l’agriculture. Dès le début quelques agriculteurs ont bien tenté de s’opposer à cet asservissement, à ce déracinement, à cette « modernisation forcée », mais la politique agricole française n’a pas, jusqu’alors, tenu compte des analyses critiques qui étaient formulées. Les écologistes, il faut le rappeler, ont très tôt dénoncé l’agriculture intensive, mais la mode dans le monde agricole comme dans le monde industriel d’ailleurs est encore de « casser de l’écolo » et de ranger dans le placard aux fantasmes les craintes qu’ils évoquent et qui pourtant, aujourd’hui, petit à petit, se concrétisent.

Il est grand temps de repenser l’Agriculture de façon globale d’autant plus que de nouveaux défis s’ajoutent à celui de l’alimentation de l’homme qui doit rester prioritaire. La concurrence « nourricière » entre humains, animaux d’élevage et voitures (les 3 F : food, feed and fuel), le développement de la  « chimie verte », l’extension de l’urbanisation,vont obliger à faire des choix, à gérer les espaces cultivables et à menerà une politique nationaleréorientant les soutiens vers les hommes et les territoires.

Ne faut-il pas distinguer une agriculture alimentaire de proximité de dimension humaine, attachée à la subsidiarité que préconisent la FAO, et une agriculture contractuelle de grandes surfaces au service de l’agroalimentaire, de l’industrie, de l’exportation et soumise à l’OMC ?

« A côté d’une agriculture productiviste adaptée à la compétition économique diversifiée et planifiée pour répondre aux besoins des industries agroalimentaires auxquelles elle sera liée par des contrats, ……. on trouvera un tissu de moyennes et petites exploitations revivifiées par leur intégration dans un système économique de dimension locale ou régionale et dont l’activité agricole sera complétée par d’autres activités artisanales, commerciales ….. » P. Limousin 1992

Ne faut-il pas préconiser une approche transversale rejetant le système des filières qui font que lorsque les céréaliers se frottent les mains les éleveurs pleurent. Ne faut-il pas instaurer des quantums ? Ne faut-il pas réglementer l’occupation de l’espace en protégeant les terres agricoles ? C’est une refonte fondamentale que nécessite l’agriculture dite moderne et croire qu’il suffit de se pencher et de gérer successivement de façon ponctuelle les problèmes de l’agriculteur producteur de fruits, de lait, de viande porcine,… d’œufs aujourd’hui, pour régler la crise est un leurre entretenu par ceux qui, «formatés par la réalité marchande » ne souhaitent pas analyser notre société autrement qu’en termes économiques et profitent de cette situation.

Si nous continuons dans ce sens le meilleur des mondes agricoles est peut être derrière nous dans les ruines de l’agriculture d’hier regardée avec dédain par les «exploitants es agriculture» qui se veulent modernes.

                                                                                                                                             juin 2012