La souveraineté alimentaire

         Depuis la révolution néolithique il y a plus de 10 000 ans, l’agriculture tente d’assurer les besoins alimentaires de l’homme ; pendant longtemps le seul problème économique de l’humanité a été de se nourrir et cet objectif lui a longtemps échappé. Il semble qu’il lui échappe encore aujourd’hui.

         Si les famines et les disettes sont dues depuis toujours essentiellement à des phénomènes naturels dévastateurs de grande ampleur, surtout  d’ordre climatique, qui détruisent les cultures et anéantissent les cheptels, aujourd’hui il semble que les comportements humains soient de plus en plus impliqués directement. Si, parfois, on peut incriminer localement une agriculture restée trop archaïque ou un conflit armé pour expliquer les pénuries alimentaires, sur le plan mondial l’inaccessibilité à l’alimentation menant encore à des disettes sont aussi liées à des choix politiques globaux, à des réglementations imposées visant l’agriculture.         

         L’agriculture d’aujourd’hui, en crise de façon récurrente, comme beaucoup d’autres activités, souffre de l’affaiblissement de la démocratie. Gérée par le marché à l’échelle mondiale elle est victime d’une gouvernance de type top-down soumise à des lobbies dont les pouvoirs s’affirment de plus en plus au fur et à mesure que l’on s’éloigne du local. Les problèmes locaux ou mondiaux mettent en évidence que les marchés agricoles orchestrés par les organismes internationaux tels que l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) ou la Banque Mondiale (BM) peuvent être la source de l’insécurité de l’alimentaire mondiale. Or le concept de sécurité alimentaire fait l'objet d'un consensus international depuis le Sommet Mondial de l'Alimentation réuni à Rome en 1996, repris par  le Comité de la Sécurité Alimentaire mondiale qui affirme que « La sécurité alimentaire existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, la possibilité physique, sociale et économique de se procurer une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins et préférences alimentaires pour mener une vie saine et active. ». 

     La même année, le mouvement paysan international, la Via Campesina, propose l’instauration de la « Souveraineté alimentaire »qui souligne que « les populations, leur Pays ou Unions doivent avoir le droit de définir leur politique agricole et alimentaire », comme pilier de toute action contre la faim. Elle ne demande en fait que l’application d’un principe de défense du droit à l’alimentation, droit énoncé dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 et dans le Pacte International relatif aux droits économiques sociaux et culturels (PIDESC) entré en vigueur en 1976.

         La souveraineté alimentaire est le droit des pays de définir leur propre politique agricole et alimentaire, de protéger et réglementer leur production et leurs échanges agricoles avec un objectif de développement durable et de déterminer leur degré d'autonomie alimentaire, dans des conditions de travail et de rémunération décentes. Au-delà de la sécurité alimentaire, la souveraineté alimentaire accorde une importance particulière aux conditions sociales et environnementales de production des aliments. Elle vise un accès plus équitable aux terres cultivables par les paysans et prône des techniques agricoles qui favorisent leur autonomie. En fait ce concept mis en place essentiellement pour les pays en voie de développement s’adresse également aux pays développés……

La sécurité alimentaire nécessite la souveraineté alimentaire, mais aussi que localement les terres restent à la disposition des agriculteurs locaux et ne soient pas accaparées par des investisseurs privés. Ce qui n’est malheureusement pas le cas actuellement malgré un semblant d’encadrement de l’investissement foncier proposé par la  Banque mondiale, le FAO, la Cnuced[1] et le FIDA[2] qui ont adopté sept principes internationaux ; appels à la responsabilité mais qui ne sont que des paroles masquant ce qui se passe réellement  (la FAO indique en mai 2014 que 45 millions d'hectares ont été achetés en Afrique par le Japon, la Corée du Sud ou encore la Chine et, selon un rapport de l’International Land Coalition66% de ces terres acquises visent à produire des agrocarburants, 15% seulement sont destinées à la production d’aliments).La république démocratique du Congo 50% des terres fertiles sont passées sous le contrôle de pays étrangers intéressés par l’exploitation du sous-sols plus que par l’agriculture !).

Ce «Hold-up sur les terres» menace, non seulement la survie de millions de personnes dans le monde, mais également les écosystèmes, les forêts et les espèces animales en danger de disparition.

               Les sept principes présentés

    Principe 1: les droits fonciers existants sont reconnus et respectés.

    Principe 2   les investissements ne mettent pas en danger la sécurité alimentaire, mais au contraire

la renforcent.

    Principe 3: on veille à la transparence, à la bonne gouvernance et à la création d’un environnement propice.

    Principe 4 : consultation et participation (des populations concernées).

    Principe 5: la viabilité économique

et la responsabilité des projets agricoles.

    Principe 6: la durabilité sociale (les investissements génèrent un impact social positif et distributif et n’augmentent pas la vulnérabilité).

    Principe 7: la durabilité environnementale (quantification et minimisation des impacts environnementaux).

                                                                                                              (Janvier 2010, www.responsibIeagro­inveslment.org/rai)

Ces propositions réfutées par cent trente ONG qui ont signé une déclaration d’opposition aux «sept principes», doutant de la portée réelle de ces appels aux  « bonnes pratiques » lorsqu’il est question de sécurité alimentaire nationale. Même si la Banque mondiale demande davantage de transparence et d’éthique,  il s’agit d’une mission impossible face aux pouvoirs des lobbies qui s’imposent pleinement dans la mondialisation[3] parfois avec la complicité des Etats.

         L’agriculture moderne, intensive qui s’est développée depuis plus de cinquante années, a imposé aux paysans une remise en cause complète de leur mode de vie afin de produire en quantité et à bas prix, ce qui nécessite la mécanisation systématique et l’emploi massif de produits chimiques.

Elle est une agriculture simplificatrice, «standardisante», menant à la monoculture, à la spécialisation.La libéralisation des échanges, mise en place depuis le milieu des années 1990, a privé l’agriculture de toute autonomie et a fragilisé cette activité qui est devenue une industrie productiviste avec introduction massive de capitaux (endettement). Les rendements augmentent, le prix des denrées alimentaires baissent, mais cela se fait au détriment des petites exploitations qui disparaissent peu à peu 

(une exploitation disparait chaque jour en Picardie), des faillites, des suicides d’exploitants ….. ; les impacts environnementaux liés à l’utilisation de produits chimiques sont inquiétants (contamination des sols, des eaux continentales  …..) ; la qualité des produits alimentaires est mise en cause (le scandale du veau aux hormones, les crises de la vache folle,du poulet à la dioxine….).

L’agriculture intensive énergivore doit faire face à la réduction des émission de GES (13% environ des émissions de GES ; 35 % si l’on s’attache à la chaine alimentaire dans son ensemble), à la diminution des surfaces cultivées et à la baisse de fertilité des sols ; elle a à répondre à la concurrence entre les objectifs des cultures (les cinq F, food, feed, fuel, fiber, flowers), prendre en compte la biodiversité sauvage et aussi domestique (interdiction des semences paysannes). Enfin elle s’accompagne d’un appauvrissement des zones rurales.

         De nombreux économistes n’écartent pas l’éventualité d’une nouvelle crise alimentaire provoquée par la volatilité des prix et cela en dépit des innovations techniques et de l’industrialisation de l’agriculture (en 2008 la hausse des prix des matières premières agricoles entrainait des émeutes de la faim et provoquait une crise alimentaire mondiale augmentant considérablement le nombre de personnes souffrant de la faim dans le monde et laissant envisager une pénurie durable des denrées alimentaires).

 

            «Notre modèle agricole mondial est à bout de souffle»[4].

La démocratisation de l’agriculture alimentaire est indispensable ; il faut une réappropriation par le citoyen de la souveraineté de l’alimentation et de la  sécurité alimentaire. Il faut également un autre système protégé et une autre agriculture plus soutenable.



[1] Conférence des Nations Unies sur le Commerce et la Développement.

[2] Fonds International de Développement Agricole

[3] Le Monde Diplomatique sept 2011   Benoit Lallau

[4] Olivier De Schutter  rapporteur spécial des Nations unies jusqu’en 2014 pour le droit à l'alimentation.