La pensée agronomique unique

 

         Les problèmes que rencontrent actuellement les agriculteurs mais aussi l’Agriculture, activité indispensable à l’homme, montrent que nous sommes allés trop loin en acceptant une agriculture totalement tributaire d’un système économique aveugle, sans nature, sans morale, sans éthique. Nous ne pouvons accepter de continuer dans cette voie en occultant les méfaits des techniques agronomiques d’une agriculture conventionnelle devenue une véritable police d’opinion agricole.

        Il faut que les agriculteurs se libèrent de la pensée agronomique unique, prêchée par les lobbies de la chimie, appuyée par le syndicat dominant et appliquée avec la bénédiction officielle qui fait croire qu’il s’agit d’une vérité. La fertilisation chimique annoncée comme une idée géniale et salvatrice pour l’humanité, n’est peut-être pas du tout ce qu’en dit la science agronomique officielle en faisant chorus avec tous ceux qui en tirent profits.

         La méfiance instinctive des agriculteurs qui regardaient la terre comme l’élément de base de leur art, capital qu’il fallait protéger, s’est estompée progressivement chez la plupart d’entre eux face à des techniques  en apparence performantes et à une propagande efficace; la terre a cessé d’être vivante dans leur esprit. Ainsi, pour la quasi-totalité d’entre eux, le sol est un support physique pour la plante, sans valeur en lui-même, un simple support inerte qui permet une alimentation artificielle des plantes. Mais il semble bien que les agronomes modernes ont eu tort de croire, parce qu’elles ont permis d’étonnantes prouesses sur la matière inerte, qu’il suffisait de transposer des lois physiques et chimiques au monde vivant pour le dominer et le diriger. La pensée agronomique comme la pensée médicale d’ailleurs, font la confusion entre concepts chimiques et concepts biologiques et affirment l’une et l’autre que tout problème peut être réglé chez la plante comme chez l’homme par la chimiothérapie, les engrais et les produits phytosanitaires ou les vitamines et les médicaments qui peuvent chez l’un comme chez l’autre générer, d’ailleurs, des maladies iatrogènes[1] (la médecine est en légère avance sur l’agriculture, en effet elle convient qu’il n’y a pas de médicament inoffensif).

         La pensée agronomie unique qui  oblige à croire à la fertilité minérale et à opter pour «la mentalité N P K»[2] a permis d’intégrer l’agriculture dans le monde industriel. Cette agriculture conventionnelle intensive qui favorise certes de hauts rendements à l’hectare (qu’il ne faut pas confondre avec la productivité), inquiète depuis longtemps nombre de scientifiques. L’alimentation artificielle des cultures se fait en portant atteinte à la qualité de la plante, de l’eau, de l’air, des sols et mène à l’avilissement de l’alimentation aux effets délétères. Elle appauvrit aussi la biodiversité qu’elle soit sauvage ou domestique par les remembrements, la suppression des prairies permanentes, des haies, l’uniformisation des productions ….. par la mainmise des firmes sur les semences, l’obtention de l’interdiction des « semences de ferme »[3], le brevetage du vivant …l’accaparement des terres par des multinationales ….

         Tout ceci oblige assurément à envisager une autre agriculture plus soucieuse de son impact sur le devenir du monde vivant qui l’environne et nous impose de revisiter le modèle agricole actuel en remettant en cause sa dépendance aux mondes financier et économique, qui ne pensent que profits à courts termes au détriment de la santé.

 Il serait souhaitable que la souveraineté alimentaire[4] qui affirme le « droit des peuples à une alimentation saine et culturellement appropriée produite avec des méthodes durables et le droit des peuples à définir leurs propres systèmes agricoles et alimentaires», soit reconnue et appliquée en urgence[5]. Il faut que l’ONU à travers une convention confirme le droit à la souveraineté alimentaire des peuples.

 



[1] Il y a effet iatrogène lorsqu’un traitement déclenche de nouveaux symptômes, distincts de ceux qu’il est censé soigner. F. Chaboussou « Les plantes malades des pesticides »  Debard 1980

[2]  A. Howard (1873-1947) l’un des pères de l’agriculture biologique (Azote ; Phosphore ; Potassium)

[3] Le vieux droit des paysans à réutiliser lors des semis les graines de leur récolte (en France voir loi votée en novembre 2011). Voir également le procès perdu en Cour de justice européenne par Kokopelli en 2012.

[4] « La Via Campesina » Sommet mondial de Rome sur l’alimentation. FAO 1996

[5] Depuis le Forum international sur la souveraineté alimentaire de 2007 qui s’est tenu au Mali, «Déclaration de Nyéléni »,  l’ONU y travaille mais trop lentement !